Un article de France Culture

"Lichen" de Magali Mougel - Présentation par l'autrice

Alors que des travaux de démolition sont en cours afin de réhabiliter un îlot urbain, un homme résiste, refuse d’abandonner sa maison. Restée seule avec lui, sa fille, encore enfant, assiste impuissante à cet arrachement. Une pièce sur un déracinement forcé pour l’utopie d’un monde meilleur.


"Pendant une saison théâtrale, une année scolaire, de septembre 2017 à juin 2018, j'ai vécu une semaine par mois dans l'une des maisons des cités jardin de Lens, au pied de la base 11/19 où se trouve la fabrique de théâtre de la Scène nationale du Bassin Minier du Pas-de-Calais, Culture Commune.


Cette résidence m'avait été proposée par son directeur Laurent Coutouly en 2016. La proposition était simple : "tu viens et tu écris à partir de ce territoire."J'ai pris une année pour préparer ma venue.


Les premiers mots pour le décrire, ce territoire de Lens - Liévain - Loos En Gohelle Se Resumait A Ces Mots : Archipel - Absence De Mobilité - C'était Mieux Avant - Réhabilitation - Transition - Mutation - Réappropriation - Patrimoine - Unesco.


J'ai peu écrit durant ces mois de résidence. Peu écrit, car j'avais envie de vivre là, de rencontrer mes voisins et voisines, de donner du temps pour organiser des ateliers d'écriture mais aussi pour pouvoir participer simplement à des atelier de couture ou de collage avec les autres habitant(e)s, d'aller à des réunions, des concertations, de découvrir ces principes de démocratie participative qui pullulent autour de la réhabilitation du patrimoine industriel.


Un jour, je me suis alors retrouvée dans une concertation citoyenne pour la réhabilitation d'un quartier de Lens. Celui qui se situe en face du Louvre-Lens. C'était la présentation des projets d'aménagement par trois cabinets d'architectes. Je ne veux pas juger le fonctionnement de ces dispositifs participatifs de sollicitation des citoyens. Mais ils ont été le point de départ de mes réflexions.


A côté de moi, il y avait cet homme, seul, avec enfants. Il découvrait que dans chacun de ces projets de réhabilitation, quoiqu'il se passe, sa maison allait être rasée. Oui, sa maison était pourrie, oui, 90 % de la population de l'îlot Parmentier avait déjà accepté d'être relogée ailleurs, oui, il fallait bien aller de l'avant. Il finirait par comprendre la nécessité d'aller de l'avant.


Je n'ai pas parlé à cet homme. Mais la crispation sur son visage, l'angoisse dans ses yeux de ne pas savoir de quoi demain serait fait, ne m'ont pas quittée.
En réalité, je ne savais pas si je pouvais écrire là-dessus. Personne n'a envie de passer une commande à une autrice pour qu'elle parle de façon désespérée d'un territoire. Alors j'ai laissé la concertation, le visage de cet homme, cette affaire de côté. J'ai continué les rencontres. Joyeusement. J'ai découvert des initiatives locales solidaires magnifiques et le printemps est arrivé.


En avril 2018, il neige, je finis une semaine de travail intense avec des étudiant(e)s d'Arras qui pour la plupart redécouvrent au fur et à mesure des journées combien leurs histoires de familles sont liées à l'industrie minière.


En avril 2018, je rentre chez moi dans les Vosges et je reste pétrifiée.


Je disparais alors secrètement, invoquant des problèmes d'emploi du temps. Je stoppe un temps ma résidence. Sans véritable explication. C'est cet homme. Ce père de famille. Celui de la concertation. Son visage ne me quitte plus.


En avril 2018, je dois m'arrêter de travailler durant 2 mois pour la première fois de ma vie. Burn out, dira le médecin.
Et puis la fin du printemps arrive.


Quand j'ai repris le chemin de ma résidence, c'est en voiture avec le metteur en scène Guy Alloucherie et le géographe Cyril Blondel. Nous avons sillonné ce territoire sur lequel Guy a grandi. Le paysage défile. J'écoute Guy, j'écoute Cyril. Je pleure parfois. Et me viennent un matin ces mots : "je ne suis pas là pour une carte postale pour l'agglo de Lens, ce que je dois raconter c'est ce qui est d'abord laissé pour compte". Derrière moi, ce matin dans la voiture il y a Christelle, Damien, Estelle, Caroline, Bernadette, Emilie et Arnaud, Timéo et ses parents, qui ont passé des heures à me parler de ce pourquoi c'était mieux avant.


On ne crache pas sur la nostalgie. On ne méprise pas le passé.
Au printemps 2019, j’exhume le visage de celui à qui je n’ai pas parlé.
Il devient celui qui se bat pour ne pas tout perdre dans Lichen.
Le texte commence là."


Réalisation : Tidiane Thiang
Musique originale : Sébastien Quencez
Accompagné par Christophe Hocké
Conseillère littéraire : Caroline Ouazana
Avec : Hélène Morelli, Laurent Ménoret, Emilie Incerti Formentini, Camille Rutherford, Valentin Capron, François Pérache, Eliot Maurel, Judikäel Goater, Kostia Tourjansky-Goffi, Victor Fradet, Baptiste Perais
Bruitages : Sophie Bissantz
Prise de son, montage, mixage : Dhofar Guerid, Eric Villenfin
Assistante à la réalisation : Laure Chastant


Magali Mougel est autrice pour le théâtre et accompagne régulièrement de jeunes auteur(trice)s soit dans le cadre de mentorat auprès d’artistes soutenu(e)s par la SSA-Société Suisse des Auteurs, soit dans le cadre de formation à l’ENSATT à Lyon ou à la HKB-Institut littéraire à Bienne (CH).
Elle se prête depuis plusieurs années à l’exercice de la commande. Elle a collaboré entre autres avec Johanny Bert, Anne Bisang, Simon Delétang, Olivier Letellier, Anne Monfort, Hélène Soulié, Maguelone Vidal. Elle a écrit entre autres, Erwin Motor dévotion, Suzy Storck, Guérillères ordinairesElle pas Princesse Lui pas Héros. Ses textes sont édités aux éditions Espaces 34 et Actes Sud – Papiers. Ils sont traduits dans de nombreuses langues et édités en Angleterre, en Argentine, en Corée, en Italie, au Mexique.
Elle est membre en 2023 des ensembles artistiques des Quinconces/L’Espal - Scène nationale du Mans et du TPR - Théâtre Populaire Romand de La Chaux-de-Fonds (CH).
Cette pièce, inédite pour France Culture, est publiée aux Editions Espaces 34 dans la collection Hors Cadre le 20 avril 2023 et a été repérée par le Bureau de Lecture de France Culture


Lichen de Magali Mougel - Une émission France culture, tiré du podcast "Samedi fiction"